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dimanche 2 janvier 2011

Bonne année 2011 : que la lucidité et le discernement vous accompagnent

« Je me souviens… ». Souvent, je pense au passé, aux formes révolues qui le hantent, qui ne signifient presque plus rien. Des visages, des regards, des mots prononcés, des chuchotements, des frôlements de peau, des silhouettes, des ombres, des petits événements qui parsèment la mémoire… Tout un tas de souvenirs qui s’effilochent, dont je suis, la plupart du temps, incapable de dresser la liste chronologique et qui sont pourtant le reflet évaporé du terreau qui a forgé l’individu que je suis aujourd’hui.

« Je me souviens… ». On ne se souvient de rien, en réalité. On ne fait jamais que recréer, dans le secret de nos cerveaux, au creux des alcôves complexes de nos synapses, les fantômes du passé, chaque fois subtilement différents. Alors, plutôt que de se retourner sans cesse vers ce qui n’est plus, peut-être vaut-il mieux porter nos regards vers ce qui est, là, maintenant, aujourd’hui, à portée de nos choix : le présent.

Pour cette année 2011, je vous souhaite d’être en mesure de vivre intensément chaque instant qui constitue ce présent, d’en jouir réellement, pleinement, en le partageant avec ceux qui vous aiment et que vous aimez, tout en gardant un œil ouvert vers l’avenir, vers ce qui sera peut-être, vers ce futur où se projettent vos désirs et vos rêves. Vers ce futur dont on ne sait rien mais qui peut contenir tous les espoirs d’aujourd’hui.

Pour cette année 2011, où se profilent déjà, entre les spectres récurrents des crises, des guerres et des intempéries, les combats quotidiens qu’il nous faut mener pour exister, pour travailler, pour élever nos enfants, pour être respectés dans nos vies, dans nos convictions et dans nos heures salariées, je vous souhaite également la lucidité : cette clairvoyance qui permet de distinguer et de préférer pour nos existences ce qui est réellement important de ce qui ne l’est vraiment pas. Et seules deux ou trois choses essentielles apparaissent, lumineuses et évidentes, sous l’éclairage puissant du discernement…

Bonne année ! Bonne lucidité !
Mots clefs : #2011, #lucidité, #discernement

lundi 18 octobre 2010

Dire les éblouissements

Dire les éblouissements, les frôlements d’âme et de peau… Chercheur de mots, je traque inlassablement, pour le décrire, l’essentiel. Cet essentiel invisible qui fait que nous existons autrement que comme des numéros, cet essentiel qui nous rend reconnaissables et émouvants : nos dérives, nos aspérités, nos espoirs, nos doutes, nos tristesses, nos colères et nos faiblesses. Je n’ai que cette ambition, et elle est démesurée : saisir l’insaisissable, collecter les traces infimes que nous laissons de nos passages ici ou là, les indices ténus de nos rêves esquintés, de nos émois enfuis, de nos amours envolées. En faire des romans. Il y a des murs, autour de chacun de nous, qui nous enferment et nous isolent. Je ne cherche pas à les détruire, comment ferais-je ? Je ne fais qu’observer, à travers les interstices entre les briques, nos vains efforts pour les fracasser. Je contemple nos combats perdus pour les écrire. Pour dire toute cette fatigue, tout ce courage qu’il nous faut pour traverser nos vies. J’essaie. Et parfois, je n’en ai plus, de ce courage, plus une once, plus un atome. Parce que je me dis que cette quête est peut-être illusoire, que le monde est plus fort que nos pauvres mots. Ce monde où seuls comptent les chiffres de l’économie et de la finance, qui nous réduisent à de tristes statistiques.

mercredi 30 juin 2010

Tu m'as manqué

Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il releva son col… Matthias avait l’habitude d’attendre. Toute sa vie n’avait été que l’école de la patience et de l’oubli de soi. Il s’était égaré dans son existence comme on se perd dans une gare, à la recherche de trains qui n’arriveront jamais. Il n’était sur aucun rail, aucun planning ne programmait sa destination. Trente minutes, c’était bien peu de choses au regard de ces quarante dernières années envolées. Souvent, il se demandait ce qu’il avait bien pu faire de tout ce temps empilé dans sa chair. Il ne connaissait rien de sa propre vie tant ses souvenirs étaient flous. Il en savait plus sur les protagonistes des romans qu’il avait lus que sur sa propre personne. Mais il est vrai que, hormis sa rencontre avec Estelle, aucun événement marquant n’avait laissé de traces dans sa trajectoire banale. Un parcours cependant teinté de mélancolie, celle de s’être progressivement éloigné de l’homme qu’adolescent il aurait voulu devenir.

Estelle était souvent peu ponctuelle mais il ne lui en voulait pas. Il l’aimait trop pour cela. Il l’avait tant espérée, cette fille, qu’il n’était plus à quelques minutes près. L’amour se mesure par l’intensité du manque, par ce que ce manque peut signifier d’errances et de solitude. Estelle lui manquait terriblement, toujours, dès qu’elle s’absentait de leur histoire. Vivre dans des villes différentes, éloignées, lui à Paris, elle à Lille… C’était, pour Matthias, un déchirement à chaque départ. Les mains qui tremblent et la boule à la gorge, bien serrée, dès qu’il fallait se quitter. « Je penserai à toi, prends soin de toi », disait-elle sur le quai de cette gare du Nord où ils se séparaient lorsqu’elle prenait son train. Il regardait le TGV s’éloigner en se disant qu’il ne la reverrait peut-être jamais et cette éventualité l’enfermait pendant de longues semaines dans une morosité remplie d’incertitude. Un jour, elle lui avait dit cette phrase Kafkaïenne, étrange et paradoxale : «notre amour est éternel. Provisoirement éternel… ».

C’était toujours un vendredi qu’ils se retrouvaient, une fois par mois, parfois moins, pour quelques pauvres quarante-huit heures. Cette fois, ils avaient rendez-vous sur la place Dauphine, sur le banc situé face à l’atelier du relieur. Il n’aimait pas venir la chercher à la gare. Il préférait la voir surgir au coin d’une rue, comme une apparition. Estelle était un ange, se plaisait-il à imaginer. Son ange. Un messager d’espoir, un intercesseur entre cette vie et des jours meilleurs. La neige commençait à s’amonceler sur la place, sur les bancs et sur Matthias. « Je deviens minéral », songea-t-il, « inorganique et froid comme une statue ». Le monde était figé dans un brouillard blanc, silencieux. On ne devinait plus que l’ombre fantomatique des marronniers prostrés sur la place. Matthias prit son carnet et commença à écrire.

« Avec le temps se dévide inexorablement le creux de ma mémoire et quelques visages, le tien en particulier, surnagent à mon insu à la surface de mes hésitations. Au seuil de l'inconscient, sourdent mes incertitudes. Je patauge dans ma vie, je ne connais pas d'antidote à mes malaises. Je suis un équilibriste du quotidien, parfois orgueilleux, plus souvent désenchanté et épuisé. Je bricole ma trajectoire, comme je le peux, avec l'espoir secret mais vain que le destin se chargera d'y donner un sens. Et j’ai oublié les mots simples à prononcer, les mots ordinaires mais audacieux. Ils sont là, dans mon cerveau, pleins d'inconnu et d'extravagance, mais ils se refusent à passer l'obstacle de ma bouche. Il suffirait pourtant de dire simplement mes émotions désordonnées, de dire "tu me manques. Et bien que je ne veuille pas prendre ta vie, j’aimerais que tu me parles de toi, que tu te racontes et que tu sois plus souvent à mes côtés". Je me veux nomade de mon existence, confiant dans mon libre arbitre, mais je ne suis qu’un sédentaire de mes émois. Mes errances sont figées dans la déshérence programmée de mon avenir. Toute à l’heure, tu vas arriver et peut-être que je te dirai cela : tu m’as manqué ».

Estelle avait raté son train, à Lille, et pris le suivant. Paris était immobile dans son manteau de poudreuse et de gel, seuls quelques rares véhicules circulaient dans le silence blafard. Les rares piétons qu’elle croisa à la sortie du métro marchaient tête basse, engoncés dans leurs vêtements d’hiver. Elle avançait avec précaution, pour ne pas tomber, dans les rues blanchies. Matthias devait l’attendre maintenant depuis plus de deux heures. Avait-il eu le courage de rester ainsi dans le froid, à patienter sur le banc de leur rendez-vous ?

La place Dauphine n’était plus très loin, maintenant. Elle allait retrouver Matthias, son amour étrange. Chaque jour, elle pensait à lui, elle l’imaginait perdu dans cette grande ville qui lui ressemblait : un musée peuplé de fantômes de poètes oubliés dont les mots résonnaient encore, vaguement, assourdis par la rumeur de la cité. Matthias avait vingt ans de plus qu’elle et elle savait qu’il souffrait de cette différence d’âge. Pour elle, cela n’était pas important. Au contraire, elle l’aimait aussi pour cette richesse d’âme façonnée par ces quelques années de plus.

« Attends moi, Matthias, j’arrive » murmura-t-elle pour elle seule. Et ces quelques mots chuchotés, givrés par l’hiver, vibrèrent étrangement au seuil de ses lèvres. Tout en elle, maintenant, lui intimait de se presser. Une mauvaise intuition, comme seule les mères ou les femmes amoureuses peuvent en engendrer, serinait dans son cerveau « dépêche-toi, Estelle, dépêche-toi ».

Estelle luttait contre les bourrasques. Elle marchait maintenant sur le sol de cette place triangulaire, elle était arrivée. Matthias était là, sur le banc, elle devinait sa silhouette battue par la tempête.

Immobile, il fixait dans le vague un point que lui seul pouvait voir, désormais, un morceau d’univers très éloigné du regard des vivants.

Estelle hurla et son cri fut effacé par la neige. Aux pieds de Matthias, elle ramassa le carnet détrempé.

On ne pouvait plus y lire que la dernière phrase, « tu m’as manqué ».

lundi 19 avril 2010

Arthur Rimbaud : la photo retrouvée

Est-ce vraiment lui ? Est-ce un faux ? L’apparition récente de cette photographie inédite d’Arthur Rimbaud m’a tout naturellement amené à me souvenir d’un de mes romans non publiés, « Lignes de fuite », dans lequel je fais survivre le poète. En voici quelques lignes :

« Les paradoxes, dans nos existences, sont omniprésents. Nous cherchons sans trêve l’équilibre et, pour cela, nous tentons l’éternelle fusion avec d’autres âmes. Nous nous obstinons à faire cela, des vies entières.

Pourtant, de frôlements de peau en hasardeuses connexions de sentiments, nous dérivons vers d’étranges nébuleuses, d’improbables constellations où nous nous vaporisons. Nous nous parcellisons, nous nous pixélisons, alors que nous voudrions que soit tangible ce qui ne peut être qu’immatériel.

Nous nous croisons, nous nous enlaçons, nous nous esquivons, nous nous ignorons, nous nous oublions. Parfois, dévoilant nos cicatrices intimes, nous confessons de furtives passions. Etreindre un corps, l’enchaîner à nos désirs, vouloir d’un amour qu’il soit inusable, toujours en éruption, faire des apparences une vérité où se tisseraient à jamais les lettres du mot « ensemble » : nous faisons cela pour échapper à la profondeur obsédante de nos solitudes. Pour échapper à la béance de notre futur.

Nous sommes tragiques, pitoyables, fragiles, nos caresses font jaillir des fluides de nos sexes et des halètements de nos bouches. Nous nous imaginons modernes, tout en chromes et cuirs rutilants, mais nos rencontres successives ne sont que la variation inconsciente de ce qui nous naufrage tout entier : la peur de disparaître, un jour, en feignant de croire à l’inexorabilité de ce point final qui nous attend et hante chacun de nos gestes, chacune de nos pensées. Chacun de nos mots d’amour. »
Extrait de "Lignes de fuite", un de mes romans non publiés.

lundi 28 décembre 2009

Pour 2010

Dix années se sont écoulées depuis le symbolique basculement dans le nouveau siècle, dans le nouveau millénaire. Lorsque j’étais enfant, puis adolescent, dans les années 70, je fantasmais les années 2000. J’imaginais qu’elles seraient le reflet d’un monde en progrès, un monde où la science, alliée à la philosophie et à l’art, permettraient de faire de nos vies, sinon des œuvres d’art, pour le moins des existences exaltantes, aptes à faire naître tous les enthousiasmes, en nous et autour de nous. Un monde où les richesses auraient également pu être suffisamment partagées pour que plus personne ne reste au bord de la route.

Le monde de tous les possibles, en quelque sorte.

Un rêve ? Une illusion perdue, plutôt. Quarante années ont passé. « On voulait juste des jours meilleurs… » ou encore « You may say I’m a dreamer… », cela n’était rien que des chansons, en fin de compte. Et rien n’a réellement changé.

Bien sûr nous avons de superbes téléphones mobiles qui photographient, filment, naviguent sur Internet. Bien sûr nos ordinateurs personnels feraient pâlir d’envie les ingénieurs de la NASA des années 60. Bien sûr, nos automobiles sortent presque toutes de leur chaîne d’assemblage équipées de systèmes de climatisation et de navigation. Bien sûr nos téléviseurs captent plus de programmes que nous ne sommes capables d’en ingurgiter quotidiennement. Bien sûr, pour la plupart, nous possédons nombre de ces jouets pour grandes personnes… Nous travaillons pour les acquérir, nous collectionnons les crédits, nous nous privons parfois de l’essentiel pour obtenir ces leurres qui finalement ne nous offrent que d’éphémères plaisirs…

Mais qu’en est-il de ce monde de tous les possibles dont je rêvais enfant ? Qu’en est-il du bonheur puissant de faire en sorte de ressembler à celui que j’ambitionnais de devenir dans ce monde-là ?

Côté Français, les interdictions, les retours forcés dans leurs pays en guerre des exilés sans-papiers, les répressions, les grands discours sur l’insécurité, les débats sur l’identité française… ont pris le pas sur les libertés, la justice, la fraternité… « Et si d’un président à un autre président nous n’avons pas transformé notre façon de tendre la main, c’est qu’un autre président ne pouvait rien pour nous et qu’il n’était pas aussi important que cela qu’il ait changé... » Tout est dit, finalement, dans cette phrase d’Yves Simon. Et de l’autre côté de nos frontières, le monde a connu, ces dix dernières années, ses horreurs habituelles, ses ravages, ses tours effondrées, ses guerres fratricides, ses attentats, ses épidémies et autres affaissements économiques et financiers.

Pour 2010, je fais pourtant ce vœu : que vous osiez succomber à la fascination exercée par les quelques vraies pépites que vous trouverez peut-être sur vos routes. Que vous vous hasardiez à vous laisser séduire par des regards rencontrés, des sourires partagés, des mots prononcés pour vous, d’une infinie douceur… Et que vous tendiez la main pour les emporter avec vous, contre vous, en vous… Pour en faire des talismans intimes qui vous éclaireront longtemps, comme des étoiles inespérées dans la nuit.

jeudi 12 novembre 2009

De l'autre côté

Écrire un livre, c’est façonner avec de l’encre un miroir magique et chercher ce qu’il y a derrière, de l’autre côté.
Dans les livres, il y a souvent quelqu’un qui ressemble à celui qui les écrit, son image inversée, déformée. Et un monde. Celui qui évolue derrière le tain du miroir. Ce monde-là peut ressembler à tous les mondes. Il suffit de déplacer le miroir pour changer le décor et le cours du temps.
Ce n’est que cela, finalement, écrire. Déplacer un miroir et décrire ce qu’on y voit. Bien sûr, cela n’est jamais réel. Ça ressemble à la réalité mais on sait qu’il n’en est rien. Il faudrait être fou pour croire cela.
Et parfois, Adrien est fou. Fou au point de croire que Matilda est là, déjà, près de lui, qu’elle n’est pas loin. Et qu’il y a entre eux quelque chose qui le dépasse. Qui les dépasse.
" C’est impossible, ce que vous écrivez dans vos livres. " C’est cela qu’il entend parfois. Effectivement, ce qu’Adrien écrit dans ses livres est impossible, ne se peut pas. Mais n’est-ce pas le propre des livres de raconter des histoires impossibles ?


Extrait de "Rue des Poètes, un de me romans non publiés

jeudi 14 mai 2009

A la fenêtre

Nikos m’écrit souvent. Des mails d’amour, de réconfort. Ce soir, j’ai reçu celui-ci :

" Ce midi, tu étais là, près de moi, avec tes rêves un peu brisés. Moi j’étais silencieux, presque, incapable de prononcer les mots justes pour t’aider à les réparer. Peut-être qu’ils n’existent pas à portée de lèvres, ces mots, peut-être sourdent-ils seulement au plus profond de toi. Moi je sais qu’un jour tu les découvriras et qu’ils scintilleront pour éclairer ta route. Moi je sais qu’un jour tu iras là où je n’irai jamais.

Ce midi, tu étais là, près de moi, émouvante de cette beauté tourmentée que l’on ne rencontre que rarement : la beauté fraîche du visage et du regard, en harmonie avec celle de l’âme, tellement authentique qu’elle en est palpable. Je ne te l’ai jamais dit, mais il y a en toi quelque chose d’indescriptible qui éblouit. Peut-être est-ce simplement ta façon d’exister, d’exister vraiment, d’exister plus que d’autres. Peut-être cela tient-il à ta façon d’imprimer, avec élégance, ta présence dans tous les lieux où tu passes.

Ce midi, tu étais là, près de moi, et j’étais bien. Et des filaments de tes sourires restent accrochés à mes doigts. "

La proximité de Nikos me rend heureuse. Tout simplement heureuse. Je m’approche de sa chair, de l’attrait de sa chair et je m’émeus de ses arômes, des parfums qui ondoient à la banlieue de sa peau. C’est comme un lancinant vertige déclenché par la fascination qu’il exerce sur moi, par cet invisible charme fait de ses silences et des vibrations de son corps.

A chacun de mes départs, je me sens accablée, démunie. Il me reste alors les débris de son éclat. Il me reste la cendre lumineuse des instants passés, puisque c’est cela qui constitue l’essence des souvenirs, ces particules évanescentes qui scintillent dans la mémoire.

A chacune de nos retrouvailles, je me sens à nouveau contaminée par ses doux et chauds effluves. Chaque fois un peu plus. Je surgis dans sa chambre et, à nouveau je me retrouve engoncée dans sa rassurante présence. Nous nous effleurons, nous nous respirons, nous associons nos atomes de surface et je sais que quelques heures plus tard ne demeureront que les réminiscences de cette sensation. Une approximation.

Chaque jour nous nous retrouvons, chaque jour nous nous séparons. Et chaque jour je fais l’amer constat que le bonheur n’est pas une chose continue ni acquise. Il flâne simplement dans nos vies, comme ces péniches qui passent dans les eaux du canal et l’instant d’après disparaissent de notre vue.

Nikos était tout à l’heure d’une extravagante beauté dans la lumière qui ressemblait à celle de l’automne, noire splendeur, manteau long et écharpe en laine pour affronter une fraîcheur incongrue en cette saison, regard azur pour illuminer toute cette obscurité qui le parait. Il était très exactement comme j’aime qu’il soit, lumineux, avec son sourire comme un bijou sur ses lèvres pour offrir l’apparence de la gaieté. Nous marchions lentement dans les rues, nous parlions un peu. Quelques mots, l’évocation d’un ancien séjour parisien, le Grand palais, l’île de la Cité… Il m’a offert un instant de bonheur.

Je l’ai imaginé marchant dans la lumière des réverbères sur l’enrobé des rues et des avenues. Fugacement, il faut l’avouer, j’ai envié ce passé où je n’étais pas et me suis vue à ses côtés, silhouette frêle qui l’aurait accompagné, traquant le moindre des mots qu’il aurait prononcés, pour m’en délecter. Le cœur se retourne, parfois, comme un gant, et je me suis alors souvenu que, lorsqu’il était sorti de ma vie, il m’arrivait d’avoir du mal à m’en persuader. Et chaque retour à la raison était comme une gifle qui me réveillait, douloureuse. Et nous nous sommes retrouvés. Mais pour combien de temps ?

Le cœur, parfois, est un lieu de transit où passent des visages. Son visage à lui, comme un rêve, je me le suis accaparé, pour toujours, avec les étoiles qui scintillent dans ses yeux. A-t-on le droit de rêver, de simplement rêver à des lendemains où l’on ne sera peut-être pas ? On passe, par-ci, par-là, les itinéraires se croisent puis s’éloignent. Bientôt, il partira peut-être vers d’autres trottoirs mouillés, seul, dans une autre ville où pourraient s’engendrer de nouvelles envies de romans, des désirs d’histoires folles à inventer. Mais où je ne serai plus. Alors je me dirai qu’il aura été un passant qui sera passé, qui se sera attardé un moment dans l’aérogare de mon cœur. Qu’il aura été un sublime présent, une aurore boréale, une douceur impromptue dont je me souviendrai jusqu’à mon dernier souffle.

Ce matin, j’ai ouvert les yeux sur une lumière qui m’a éclairée jusqu’aux os. Celle d’un soleil de fin d’été, qui rasait l’horizon, belle et inattendue comme un retour de vague. La journée a commencé comme cela, dans une gaieté inexplicable autrement que par cette lumière qui envahissait la chambre.

Je me suis levée, je suis allée à la fenêtre. Une péniche passait, languide, elle avançait sur l’eau dans un silence apaisant. Et moi je la regardais glisser en me demandant où l’emmenait son voyage. En me demandant vers quelles ténèbres m’emporterait le temps aujourd’hui.

Extrait de "Lignes de fuite", un de mes romans non publiés

jeudi 7 mai 2009

Ecrire

Les cafés… L’hiver, il y passe le plus clair de son temps. C’est une façon de parler. Il serait plus exact de dire le plus obscur de son temps, tant il fait sombre dans ces lieux où il écrit en observant les clients qui discutent. Ou qui se taisent. Certains passent des heures, seuls et silencieux devant des bières pression, les yeux dans le vague, perdus dans on ne sait quels souvenirs.

Adrien est seul, lui aussi. Mais c’est différent. Il écrit. Il ne perd pas son temps. Il perd juste sa vie, goutte à goutte, comme tout le monde. Il abandonne aussi quelques litres d’encre, rien que cela. Mais il ne perd pas son temps, la plupart du temps, dans l’inutilité et l’absurdité d’un emploi. Certaines personnes se sentent importantes et ne sont pourtant pas plus indispensables à la vie et au monde qu’un moineau ou un arbre. Elles sont dans l’adoration de l’argent, elles se plongent dans le sérieux d’une carrière, d’un travail et s’enorgueillissent du devoir accompli, c’est-à-dire de rien. Car le sérieux n’est qu’un écran de fumée inventé pour masquer l’éphémère de la vie. Ce sérieux, qui ne sert à rien d’autre qu’à les occuper, à les distraire, occulte en elles l’indispensable : la joie simple d’être et d’aimer.

Écrire, cela n’est pas plus important ni plus sérieux qu’autre chose, c’est juste jeter quelques giclées d’âme dans les fibres du papier. Les enfants, avec des pinceaux et des couleurs, font cela très bien. Les écrivains n’ont que le jus noir qui coule de leur stylo.

Adrien espère qu’un jour, à force de remplir de cette sombre sève ses carnets, quelque chose se produira. Quelque chose qui pourra s’apparenter à la grâce. A un éblouissement, à une lumière qu’il parviendra à capter et à décrire avec un minimum de mots, pour soulever les cœurs. Une déchirure dans le voile sombre du monde. Quelque chose comme cela. Il croit encore que c’est possible.

Seuls deux ou trois écrivains peuvent être touchés par la grâce dans un même siècle. Et dans ce siècle-ci, il y a déjà deux ou trois élus. Savoir cela ne l’empêche pas d’écrire. Bien sûr, il n’attend pas le miracle. Une étincelle lui suffirait. Une phrase comme un feu follet qu’il parviendrait à enfermer dans un livre, il s’en contenterait. L’embrasement d’une seule page le rendrait heureux. Un mot comme la brûlure d’une cigarette sur le papier, simplement.


Extrait de "Rue des poètes", un de mes romans non publiés

Nomade

Depuis quelque temps, vous le saviez. Depuis longtemps, même, vous le saviez. Il fallait bien que cela arrive. Il n’y a pas de fatalité dans ces mots. Juste de la lucidité. Une décision que vous avez prise, la délivrance. Vous êtes là, debout sur le chemin de halage, les bras croisés sur la poitrine. Lentement, votre regard glisse sur l’eau sombre du canal. Vous plissez un peu les yeux. Vous ne pleurez pas, vous ne souriez pas non plus. Vous ne savez plus sourire. C’est le soleil d’automne qui rougit vos paupières fripées. Depuis quelque temps, donc, vous le pressentiez. Maintenant, vous avez acquis cette certitude, qu’il n’y en a plus que pour quelques minutes, que c’est votre dernier voyage. A quoi pensez-vous ?

Vous êtes là, près de l’eau, vous êtes âgée, déjà. Pourtant, vous êtes jeune, en regard de l’état civil. Vous n’avez que trente ans. Votre regard transparent, usé jusqu’à la transparence par les ternes paysages engouffrés au fil des années, les corps nus et flasques qui vous ont pénétrée, la grisaille des villes, effleure les berges. Vous vous attardez encore à ressentir, avec votre cœur, avec votre peau, les sensations accumulées, les souvenirs de toute votre courte vie. Votre lent et inutile parcours sur la terre, des promesses, des prières et des peines. Des espoirs naufragés, aussi, des douleurs. Des ravissements et des peurs. Des désillusions, surtout. Un visage aimé, perdu depuis longtemps. Le seul visage aimé. Et des rires, des baisers, des étreintes, la jeunesse envolée.

Votre corps. Il est rompu. La fatigue s’y est installée, définitivement. Votre esprit, il n’a plus de souffle, plus de rêves. A cet endroit précis, il n'y a pas d'écluse, pas de courant, pas de vent. Tout à l’heure, vous glisserez sans effort, happée par l’eau noire jusqu’au fond du sombre miroir. Votre dos se plie, vos jambes se dérobent, vos résidus de muscles souffrent. Votre sourire, oublié, est édenté. Votre corps est dévasté. A trente ans, vous avez déjà ce corps-là, ravagé par trop peu de vraie vie, par les coups, les abus d’alcool, les drogues, les nuits dans le froid à vendre votre corps à des désirs inconnus.

Votre âme désormais est nomade, libre, ivre de la folle liberté de n’avoir plus de comptes à rendre à personne, à aucun souteneur, à aucun flic, à aucun juge, à aucun de ces tyrans ordinaires qui peuplent les villes.

C’est votre dernier voyage. La Terre continuera sans vous son incessant voyage sur son orbite, avec sa croûte saturée d’humains qui fourmillent, qui errent, qui rêvent, qui crèvent.

Vous vous souvenez.

Vous ne savez plus grand chose de vous-même, de vos origines. Tout s’est emmêlé dans les méandres du temps. Vous remontez loin dans vos souvenirs. Vous vous figez sur un instant précis, un bonheur qui vous revient, lumineux. Vous vous souvenez juste de votre nom. Votre âge, vous le supposez. Vous êtes enfant. Vous jouez. Il fait soleil. Vos parents, bateliers, ont descendu quelques chaises de la péniche, ils boivent le café avec leurs amis. Vous n’écoutez pas les conversations des adultes. Vous entendez les voix, les rires, les intonations. Mais vous n’écoutez pas les mots. Vous jouez. Quelques brindilles, quelques cailloux, un peu de terre suffisent bien pour inventer des mondes et des histoires. Il y a un fil, sur la terre du chemin de halage. Votre main d’enfant le saisit. Le fil est long, entortillé. Vous le déroulez. C’est votre mémoire.

Elle se déroule, enfin. Vous vous asseyez et vous pleurez. Depuis longtemps vous n’aviez pas pleuré. Vous n’aviez plus de larmes.

Plus tard, tout à l’heure, quand vous serez dans la froideur de l’eau, vous vous souviendrez moins. Tout sera sombre et glacial. Il vous faudra faire effort, à l’ultime moment, ou inventer, mentir un peu, peut-être, pour faire du souvenir de votre vie une véritable histoire. Une histoire qui pourrait ressembler à la réalité, c’est-à-dire à vos rêves.

Une histoire vraie, en quelque sorte. La vie que vous auriez voulue et que le monde vous a volée.

mercredi 6 mai 2009

L’instant précieux du début

Au café, sur ma gauche, dans l’angle gauche de ma vision, un couple prend l’apéritif. Une femme, un homme. Ils pourraient aussi bien ne rien boire. La boisson qu’ils portent à leurs lèvres n’est qu’un prétexte pour se trouver face à face, ailleurs que dans la rue. Elle, jeune, très belle, élégante, élancée, vêtue d’une robe légère, courte, laissant voir de longues jambes déjà bronzées. Ses yeux sont très clairs, bleus je crois, elle sourit. Elle sourit comme on le fait en présence de quelqu’un qu’on connaît à peine et qui vous intimide un peu. Lui, moins jeune, moins beau, déjà atteint par l’usure que la vie plaque sur les visages, sourit du même sourire, le sourire de l’émerveillement étonné.

Plusieurs fois, par dessus la table, ils s’embrassent. Ils semblent le faire dans le secret. Je devine qu’ils forment un couple tout neuf, un balbutiement de couple. Un embrasement. Ils s’observent, se parlent peu, se caressent les mains. On dirait qu’ils se cachent un peu. Ils sont hors de la vie, à cet instant, ou plutôt ils sont au cœur de la vraie vie, celle qui palpite, mais ils sont loin de la vie d’ici, des habitudes, du bruit, des conversations, des conventions. La chaleur ne semble pas les accabler. Ils sont dans un désert où il n’y a qu’eux. Un désert de neige, un désert blanc sur lequel souffle un vent nouveau, une fraîcheur.

Je me demande, ont-ils déjà fait l’amour ? Vont-ils le faire, bientôt, tout à l’heure ? Je ne sais pas. Je ne saurai jamais. Mais je devine en eux un désir puissant, leurs corps, leur peau, transpirent ce désir, ils en suffoquent un peu, ils osent à peine se parler, de peur peut-être de briser le fil qui les relie.

A cet instant, je sens qu’il est dans le sursaut de la vie qui s’enfuit, je sens qu’il cherche à s’enfuir du temps qui s’applique à le buriner, à le marteler ride après ride.

Aujourd’hui, cet aujourd’hui avec elle est tout, est toute la vie compressée dans une journée, toute la vie qui s’enflamme en quelques heures. En quelques minutes peut-être. Demain ne sera rien. C’est aujourd’hui que tout se joue, c’est aujourd’hui, dans le regard aimant et désirant de la jeune femme, que toute la vie s’illumine. Il n’y aura pas de lendemain, pas de lendemain aussi beau, aussi pur. Je la lis sur leur visage, la précarité. Seul compte aujourd’hui. La fusion. La confusion des sens et des sentiments.

Je sais que là, maintenant, il l’aime plus que sa vie, puisque toute sa vie est là, enfermée et libérée dans l’instant précieux, non renouvelable.

L’instant précieux du début.

Extrait de "C'est ici le paradis", un de mes romans non publiés

mardi 28 avril 2009

Ailleurs

Argent, profit, croissance, spéculation… Sous couvert du spectre des récessions, partout des hommes, effroyables comptables, ensanglantent d’autres hommes, les font trimer et violent leurs rêves. Orgueilleux, gonflés de suffisance et de certitudes, ceinturés d’écrans de chiffres, ils ne savent rien des solitudes des fins de nuit, du courage qu’il faut pour attendre, matin après matin, un train ou un autobus dans le froid ou sous la pluie. Ils ne savent rien des fatigues accumulées, des insomnies, des lourdeurs dans les articulations et le cœur. Et ils ignorent tout de la patience infinie qu’il faut déployer pour espérer qu’un jour se produise un miracle, un changement dans l’ordre des choses : transporter sa vie dans un ailleurs où elle serait enfin visible et paisible. Simplement paisible.

Un ailleurs inaccessible, fait de lenteur et de silence, de vent et de falaises effilées, de neige et de forêts où se perdre, de bateaux figés sur des lacs gelés, loin du chaos des villes encombrées et des heures lourdes des bureaux, des usines et des surfaces commerciales. Que faut-il faire pour se délester de cette douloureuse pesanteur, pour franchir la porte qui mènerait à la calme légèreté des jours et des nuits ? Que faire pour se dégager des carcans et, insouciants, se plonger dans la douceur d’un monde taillé à nos mesures, un monde réglé sur le rythme de nos métabolismes, de la vie et des amours qui voudraient la peupler ?

Englués dans nos habitudes, nous ne parvenons même plus à la rêver, cette beauté où voyager. Nous savons seulement que là-bas, nous pourrions renaître et exister un peu plus. Nous savons seulement que cet ailleurs est notre vallée. Et qu’elle nous attend. Nous ne savons rien d’elle et pourtant elle nous manque à chaque instant. Elle nous manque comme nous manquent des visages anciens, des regards qui se sont exclus de nos vies. Elle nous manque comme nous manque tout ce qui nous donne quotidiennement la sensation d’être ici en exil sur un territoire étranger.

Depuis quelque temps, régulièrement, je me demande ce qu’il faudrait faire pour que les choses aillent mieux, pour trouver le courage de revenir dans le monde et d’accompagner à nouveau les autres dans leur marche insensée. Vers où, je ne sais pas. Ce matin encore je me pose cette question. Et, comme chaque fois, je m’aperçois qu’il n’y a pas de réponse. Qu’il ne peut y en avoir. Je m’aperçois qu’il suffit d’aller dans la rue, de régler son pas sur celui de la cohorte et d’avancer, quoi qu’il advienne, sans réfléchir. Vers où, je ne sais pas. Il n’y a pas de réponse à cela.

" Je est un autre ", a écrit Rimbaud. Peut-être que nous ne sommes jamais nous-mêmes, peut-être que pour vivre il faut simplement nous livrer aux autres sans penser, sans compter, en sachant seulement que jamais nous n’obtiendrons de réponse. En nous persuadant que seul l’écho de nos mots d’amour résonnera encore un peu dans la mémoire de ceux à qui nous les avons adressés. Et que rien d’autre n’a de sens.